Marjorie Roux : Les violences gynécologiques et obstétricales sont bien des actes sexistes

50/50 Le magazine de l'égalité femmes / hommes, 4 juillet 2018

Marjorie RouxLes femmes et leur corps ont été historiquement dépendantes de la science et de la médecine, et d’une spécialité masculine en particulier, la gynéco-obstétrique. Le #PayeTonUterus, durant les premiers 24 heures de son lancement en 2014, a reçu 7000 témoignages de violences subies dans l’intimité des lieux d’exercice de la médecine des femmes. Une bonne raison pour la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes de saisir le Haut Conseil à l’Égalité (HCE), le 28 juillet 2017, sur la question des violences gynécologiques et obstétricales. Opinion d’une doula, Marjorie Roux, sur le rapport du HCE sur les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical.

Marjorie Roux est doula, un métier insuffisamment connu. Les doulas tout en n’accomplissant aucun acte médical, accompagnent les parents lors de l’accouchement sur les plans émotionnel, affectif, physique et pratique. Elles aident les femmes et aussi les hommes à accéder aux informations nécessaires pour leur permettre de faire les choix qui leur conviennent.

Le 8 mars dernier, dans le cortège à Paris, vous portiez la banderole : "Stop à l’impunité des violences obstétricales" vous étiez présente lors de la remise du rapport du HCE, quelles sont vos réflexions de militante ?

C’était vraiment très intéressant, d’assister à la remise du rapport. J’ai eu l’impression d’assister à un moment important de l’histoire des femmes. Ce rapport est vraiment très complet. C’est un travail de qualité, qui dénonce haut et fort ce que je dénonce depuis maintenant un certain temps.

J’espère vivement qu’il ne restera pas sur un coin de bureau du ministère de la Santé ou du secrétariat d’État à l’Égalité femmes/hommes. J’espère que Mme Schiappa pourra faire valoir la qualité et l’ampleur de ce travail dans les hautes sphères de notre gouvernement.

Petite anecdote : j’ai attendu d’avoir 35 ans pour rencontrer un gynéco qui me demande si j’étais d’accord pour qu’il m’examine. J’espère que ce sera la norme pour mes filles et toutes leurs amies…

Plus spécifiquement qu’apporte ce rapport ?

Ce rapport permet de prendre conscience de l’ampleur du phénomène. Cela fait plusieurs années que les femmes témoignent, que la parole se libère, que des associations agissent sur le thème des violences gynécologiques…Mais jusqu’à présent cela restait de l’ordre de l’anecdotique aux oreilles des pouvoirs publics et de l’opinion publique.

Marlène Schiappa en commandant un tel rapport au HCE a fait reconnaître que cela est un vrai sujet. Ce rapport prouve qu’il ne s’agit pas de faits isolés et appelle à une prise de conscience.

Une fois le phénomène et son importance reconnus, cela permettra d’identifier des leviers pour une amélioration de la situation.

Quels sont les points forts de ce rapport ?

Ce rapport définit très clairement les violences gynécologiques et obstétricales comme des actes sexistes. Le dénominateur commun à tous ces témoignages est le sexisme et non pas les violences. Cela permet donc d’englober toutes les situations, des plus anodines, en apparence, aux plus graves. Il n’est donc plus question de mettre en cause la susceptibilité ou la sensibilité des victimes. Ces actes sont sexistes, qu’ils soient plus ou moins violents !

Le rapport du HCE identifie 6 types d’actes. Cela me paraît couvrir la majorité des situations à dénoncer. Il manque quand même un point important : la question du choix du lieu d’accouchement (et plus particulièrement la question de l’accouchement à domicile). Ensuite, il explique pourquoi ces actes sexistes sont si courants. Puis comment agir pour les prévenir. Il appelle aussi à faciliter les procédures pour condamner et sanctionner les auteurs.

J’espère que ce rapport qui est déjà bien médiatisé, permettra une réelle prise de conscience autant des pouvoirs publics que du grand public.

Que pensez-vous des remèdes proposés ?

Les pouvoirs publics ont les moyens de mettre en place des politiques pour faire avancer les choses. Mais chaque citoyen et citoyenne doit connaître ses droits, savoir identifier les actes sexistes, ne plus se taire et accepter comme si cela était normal.

Les choses changeront si simultanément la demande des citoyennes évolue, si les professionnel.le.s de santé acceptent une remise en question des pratiques, et si le gouvernement met en place une véritable politique de lutte contre ces actes sexistes.

Les 26 recommandations du rapport sont articulées autour de 3 axes : reconnaître l’existence et l’ampleur des actes sexistes dans le cadre de la gynécologie et l’obstétrique, prévenir ces actes sexistes, faciliter les signalements et sanctionner.

Cela implique : le respect de la vie intime et sexuelle des femmes, l’évaluation des pratiques d’aujourd’hui, des enquêtes de grande ampleur sur les pratiques, sur la satisfaction des femmes, la transparence sur les pratiques, l’application scrupuleuse des recommandations françaises et mondiales en termes de santé des femmes, l’accès à l’information pour que les femmes connaissent leurs droits, la reconnaissance de l’autonomie et du libre choix des femmes en matière de santé, la sensibilisation et la formation des professionnel.le.s de santé aux violences faites aux femmes, la représentation des femmes dans les instances.

Il y a de nombreuses pistes d’actions pour que les chosent évoluent.

Comment reliez-vous ce rapport à votre expérience de doula ?

En tant que doula, je participe activement à la prévention de ces actes sexistes lors de la grossesse. Je regrette souvent que les femmes soient « déjà passées » par une expérience difficile avant d’appeler une doula….

Les violences commencent à partir du moment où les mêmes choses sont appliquées à toutes les femmes. Souvent, on fait entrer les femmes au moment de l’accouchement dans un «timing». On voit bien que les femmes doivent dilater dans un certain temps sinon on accélère le travail, avec des injections d’ocytocine, c’est la même pour la date de l’accouchement.

La Haute Autorité de Santé (HAS) recommande depuis plusieurs années de parler de période probable d’accouchement plutôt que de date probable. Aujourd’hui encore de nombreuse femmes voient leur accouchement déclenché pour cause de terme dépassé! Certains médecins font peur aux femmes en évoquant le danger de mort pour leur bébé et déclenchent des accouchements sans réelles indications médicales et sans informer non plus les femmes des risques d’un déclenchement.

Les exemples de non respect de la loi Kouchner sur le consentement libre et éclairé sont innombrables.

Je pense que toutes les informations que je transmets aux couples que j’accompagne devraient être transmises à toutes les petites filles et tous les petits garçons avant ou juste à la puberté. Je pense que si dès l’enfance on expliquait aux petites filles comment fonctionne leur corps et qu’elles avaient la compétence pour parler de leur corps, elles aborderaient leur vie et leur sexualité différemment et donc l’accouchement, s’il y a accouchement, avec plus de facilité.

La lutte contre le sexisme doit commencer par l’éducation de nos enfants.

Mon engagement est venu du fait qu’il fallait diffuser toutes les informations pour que les femmes reprennent un peu de pouvoir et pour qu’elles fassent de la naissance de leur enfant une expérience qui les rendent plus fortes.

Je serais ravie d’intégrer le groupe de travail dont a parlé Mme Schiappa lors de la remise du rapport. Les doulas sont en première ligne, car elles accompagnent les femmes et sont souvent celles qui écoutent les témoignages douloureux des femmes.

Propos recueillis par Brigitte Marti 50-50 magazine

Rapport du HCE